Othilia - Sonnenzeit

"Je voulais un nom qui évoque ma région et installe une certaine atmosphère, sans être spécialement descriptif. Je voulais aussi une consonance germanique. Othilia remplissait ces critères : c'est un prénom germanique, une variante d'Odile, et une référence à Sainte Odile, la sainte patronne de l'Alsace, dont un mont et un couvent portent également le nom – à proximité duquel je vivais à l'époque.

Mes influences pour ce projet ne venaient pas vraiment de la scène post-industrielle. L'influence dont j'ai nettement conscience pour Othilia, c'est Gas, le side-project de Wolfgang Voigt. Je savais que je ne pourrais pas reproduire son son, et ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Mais il m'a montré ce qu'une base technoïde pouvait donner lorsque le son était traité pour obtenir de l'ambient. Je sais que c'est un cliché de le formuler ainsi, mais en écoutant sa musique on a l'impression d'entendre une rave party à bonne distance, au milieu de nulle part, dans la forêt – une rave fantôme, à travers l'épaisseur de l'espace et du temps. Des bribes de musique et de rythme, étouffées, indistinctes. C'est moins le genre musical qui m'intéresse ici que son traitement sonore. Un pur exercice de production avant d'être un exercice de composition. C'est dans le même état d'esprit que j'ai utilisé un passage du premier album d'Ulver, Bergatt entre les deux morceaux de Sonnenzeit. La musique est déjà sublime, mais mieux encore, le son est totalement étouffé et lointain – là aussi on a l'impression d'entendre quelque chose qui filtre à peine à travers les années et les souvenirs. C'est une question de sensibilité personnelle : autant je ne supporte pas physiquement les productions modernes avec leurs masses de basses et un volume qui arrache la tête, autant je suis très vite ému par les sons distants, faiblards, un peu sales, qui m'évoquent le passé, les souvenirs. C'est pour moi l'équivalent d'une photo jaunie.

Mon matériel pour Sonnenzeit s'est limité à un PC et quelques samples. J'ai tout fait chez ma compagne de l'époque, sur un ordinateur de récupération qui pouvait tout juste aller sur Internet et faire tourner quelques vieux logiciels de musique peu gourmands. Je n'ai pas de processus particulier de composition. La base des deux morceaux est un ensemble de samples de type house music, utilisés dans un logiciel qui génère des boucles selon des algorithmes. Ce qui signifie que j'ai généré des heures et des heures de musique, qu'il a fallu réécouter, sélectionner, jeter. Mon travail fondamental sur ce disque a été de choisir les sons de départ, puis d'exercer un travail de curateur. Le hasard est au centre de la démarche, et cette part de hasard – et donc de non-responsabilité quant à la musique produite – m'est très importante, fondamentale. J'ai besoin d'être surpris par les sons que je produis. Je ne veux pas d'une musique dont je serais l'auteur de A à Z, contrôlant et maîtrisant tout. Il faut qu'il y ait une sorte de magie à l'œuvre, qu'elle vienne d'autres partenaires musicaux – je n'en avais pas pour ce disque – ou des fausses notes, des accidents, ou encore de ce genre de logiciel.

Une fois la musique obtenue, j'ai ajouté des samples : ceux des petits enfants au tout début de l'album – ma sœur et moi bébés, en l'occurrence – ou le court extrait d'Ulver placé entre les deux morceaux. Et d'autres encore qui se mélangent presque imperceptiblement à la musique, et dont j'ai à vrai dire oublié la provenance, ce qui est parfait. Le choix des samples obéit à une double logique. Il peut y avoir un sens particulier, sentimental, lié à mon propre passé – c'est souvent le cas, parce que mon rapport à la musique est avant tout sentimental. Je peux également choisir des samples absolument au hasard parmi ma collection et décider de les inclure sans autre justification que le charme surréaliste que cela confère à la musique. Là aussi, comme pour la génération aléatoire, c'est une façon de provoquer des accidents, d'être un peu moins l'auteur absolu, mais simplement une espèce de canal à travers lequel quelque chose d'impersonnel peut passer. Sur cet album, les deux raisons sont à l'œuvre simultanément.

La photo de pochette, c'est moi qui l'ai prise, dans une forêt en Alsace, plus précisément au Champ du Feu, qui est un endroit qui compte énormément pour moi. J'ai toujours aimé le côté majestueux de ces forêts, le silence qui y règne, les vestiges presque indiscernables du passé – ruines de châteaux, murs de pierre à demi engloutis. Même quand j'en étais éloigné par périodes, ce paysage demeurait mon paysage mental. Je me souviens, très jeune, vers douze ans peut-être, avoir pensé que si après sa mort on revenait hanter les lieux de sa vie, c'est là que je voudrais revenir.

Othilia ne 'parle' de rien. Je n'ai pas de cause à défendre à travers la musique. C'est un pur projet sonore – des cadavres exquis conçus pour susciter la rêverie, parce qu'une œuvre n'est pas un tract ni l'illustration sonore d'un tract. Sa fonction poétique est première, si ce n'est exclusive. En revanche, les sons que je choisis, les ambiances que je m'efforce de créer, sont liés au passé, à mon passé, à mes références les plus intimes. La musique que je crée vise à faire revivre tout cela, encore et encore. Je veux faire revivre quelque chose. Un son, un feeling. Sans discours, sans histoire. Quelque chose d'ineffable.

J'ai composé ces morceaux des années avant de choisir la photo pour la pochette ; et cette photo elle-même avait été prise plus de vingt ans auparavant. La rencontre de la musique et de la pochette est en elle-même un cadavre exquis. J'aurais pu faire un autre choix, et cela aurait déterminé l'écoute différemment. Mais à un moment donné il faut se décider. Les parasites radio superposés à la musique par moments sont, eux, simplement un son que j'aime. Ils sont reposants comme la pluie contre une fenêtre. J'ai beaucoup écouté la radio adolescent, et y ai fait des découvertes absolument déterminantes – Muslimgauze ou The Moon Lay Hidden Beneath A Cloud, utilisés comme musiques d'ambiance sur France Culture, ou Gavin Bryars à la radio allemande, ou encore d'autres choses qui ont eu sur moi une influence énorme et dont vingt-cinq ans après je ne connais toujours pas le nom. Les parasites faisaient partie de ce paysage sonore, et je les aime comme on peut aimer le craquement d'un vinyle ou le souffle d'une cassette. Je voulais retrouver cette ambiance sur mon propre disque. Pour utiliser un cliché éculé, c'est ma madeleine de Proust. Et je poursuis exactement le même but : détruire le temps."

https://musique-libre.org/blog/2010/08/10/interview-othilia